CAN Féminine : Justine Madugu, le sacre d'une vie
Le sacre à la TotalEnergies CAF Coupe d'Afrique des Nations Féminine 2024 sonne comme l'aboutissement d'une vie de labeur pour le sélectionneur du Nigeria, Justine Madugu. De la Guinée équatoriale en 2012 à l'édition marocaine en 2022, en passant par la Namibie (2014) et le Ghana (2018), le technicien de 62 ans a tout connu dans les staffs des Super Falcons. Mais cette fois, c’est bien lui, le patron du banc, qui a ramené le Nigeria sur le toit de l'Afrique.
Pour ce tacticien natif de l'État d'Adamawa, titulaire de la Licence A CAF et doctorant, ce triomphe dépasse le cadre d’une simple ligne au palmarès. C’est une victoire pour la reconnaissance des techniciens locaux, un manifeste pour la discipline et la force collective face aux vents contraires. Car la campagne n'a pas été un long fleuve tranquille : plombées par des couacs logistiques et extra-sportifs, ses joueuses ont tenu le cap grâce à une résilience à toute épreuve. Pour le sélectionneur, sous contrat jusqu'en octobre 2027, l'union sacrée a fait la différence.
Nommé de manière historique pour le prix de Entraîneur de l'année d'une équipe féminine au Ballon d'Or 2025, Madugu s'est confié à CAFOnline.com. Il retrace son histoire intime avec la CAN, dissèque les secrets de sa gestion de groupe et dessine les contours de sa mission : maintenir le Nigeria au sommet du football africain.

CAFOnline : Remporter la CAN féminine est l’accomplissement d’une carrière. Qu'avez-vous ressenti et en quoi ce succès a-t-il bouleversé votre quotidien, tant sur le plan personnel que professionnel ?
Justine Madugu : Revenir de mission avec le trophée dans les bagages, c'est le sentiment du devoir accompli. Le bonheur est immense, surtout quand on connaît la ferveur et la place du football dans le cœur des Nigérians. C’était une responsabilité colossale. Professionnellement, cela valide notre méthode. Trop souvent, on sous-estime ou on manque de respect envers les entraîneurs locaux. Avec ce titre, nous prouvons notre valeur sur l'échiquier continental et mondial. Nous avons tracé la voie pour nos confrères, maintenant, il ne faut pas que ce soit un exploit sans lendemain.
Quel est le plus grand changement dans votre vie de tous les jours depuis que vous avez soulevé la Coupe ?
La déferlante de reconnaissance. Notre statut a changé, nous avons basculé dans une autre dimension. Mais cela impose un devoir d'exemplarité permanent. C'est un poids lourd à porter. Désormais, le moindre de nos actes est scruté, nous nous devons d'être des modèles.

Cette exposition médiatique a-t-elle modifié votre approche du métier ?
Quand vous atteignez les sommets, tout le monde veut s'associer au succès. Il y a les louanges sincères, et le bruit de fond. Je vois passer beaucoup de choses dans les médias, mais rien ne peut me faire dévier de ma trajectoire. Je reste d’un calme olympien, focalisé sur mes objectifs.
Quelle est la part du collectif dans ce titre par rapport aux individualités ?
C'est une victoire d'équipe, le triomphe d'un staff. Je veux associer tous mes collègues à ce succès, personne ne peut s'approprier la gloire seul. Les joueuses ont répondu présent et ont adhéré au projet. Nous avons créé un cadre où chacun se sent à sa place. Nous fonctionnons comme une famille.

Justement, comment s'est construite cette « ambiance de famille » en coulisses ?
Le football ne s’arrête pas aux lignes de la pelouse. La gestion humaine invisible est capitale. Nous suivons de près la vie des joueuses, même leurs soucis personnels. On conseille, on écoute, on encadre, pour s'assurer qu’elles montent sur le terrain avec les idées claires et l’esprit libéré.
Quels sont vos rapports avec les supporters et les instances depuis le titre ?
J'entretiens d'excellentes relations avec les acteurs du football nigérian, car le développement du jeu passe par eux. Quant aux supporters, ils sont uniques. Le football a ce pouvoir magique d'effacer les barrières de tribus ou de religions au Nigeria : on ne fait plus qu'un. J'accepte volontiers la critique quand elle est constructive, mais je ne perds pas mon temps avec les débats alimentés par la mauvaise foi.

Pouvez-vous nous rappeler votre parcours dans cette CAN avant de prendre les commandes de l'équipe ?
J’ai été l'éternel adjoint. En 2012, j'étais dans le staff de Kadiri Ikhana en Guinée équatoriale. En 2014, j'ai épaulé Edwin Okon et Christopher Danjuma en Namibie pour le premier titre du Nigeria avec un staff 100 % local. Derrière, il y a eu le Mondial 2015 au Canada qui a servi de tremplin pour l’exode de nos joueuses locales vers l'Europe. J'ai ensuite collaboré avec Thomas Dennerby et Randy Waldrum en 2018 et 2022, avant de récupérer le costume de numéro un en 2024.
Quelle est la différence majeure entre gagner en tant qu'adjoint et gagner sur le banc de numéro un ?
C'est le jour et la nuit. En tant qu'adjoint, j'étais dans le conseil. En tant que numéro un, vous êtes au volant. C'est vous qui tranchez. Vous assumez la responsabilité de tout ce qui se passe, en bien comme en mal. Soulever ce trophée en tant que sélectionneur principal reste le moment le plus intense de ma vie professionnelle.

Quels ont été vos plus grands obstacles sur la route du titre en 2024 ?
Le parcours a été semé d'embûches. Il y a eu énormément de tentatives de déstabilisation à l’extérieur pour nous faire perdre le fil. Même une fois arrivés au Maroc, nous avons dû gérer des problèmes d'hébergement et des tensions financières. Mais le vestiaire est resté imperméable. L'harmonie entre la direction technique, le staff médical et les joueuses nous a sauvés.
Dans ces moments de tempête, avez-vous douté du dénouement ?
Pour être franc, non. Dès le premier jour, le groupe avait une confiance aveugle en son potentiel. Tout n'a pas été rose, loin de là. En finale contre le Maroc, face au pays hôte et dans une ambiance bouillante, la pression était maximale. Mais la foi collective a renversé les montagnes.

Quelles leçons de management tirez-vous de cette épopée ?
Un leader doit payer de sa personne, faire des sacrifices et fixer le cap. Il faut embarquer tout le monde dans le projet pour que la mission ne soit pas celle d'un homme, mais celle de tout un peuple.
Où situez-vous les axes de progression des Super Falcons pour rester reines d'Afrique ?
Nous sommes encore un chantier en cours. Nous avons tiré de nombreux enseignements de nos matches de préparation et de la phase finale. Nous avons ciblé nos faiblesses, mais cela relève du secret de fabrication, nous les garderons pour nous dans le travail au quotidien. L’important est de ne jamais se croire arrivé.

Quels sont les chantiers prioritaires pour la CAN 2026 ?
La prochaine CAN sera qualificative pour la Coupe du Monde 2027. Le premier objectif sera donc de composter notre billet pour le Mondial. Le second sera de conserver notre couronne et de ramener la coupe à Abuja. Nous serons l'équipe à abattre, nous détenons le bien précieux que tout le monde convoite, mais nous serons prêts à aller au combat.
La CAN va passer à 16 équipes. Qu'est-ce que cela vous inspire pour le football féminin africain ?
C'est une excellente nouvelle. Cet élargissement va permettre à de nouvelles nations de se frotter au haut niveau et d'évaluer leurs investissements. C’est une vitrine formidable pour les joueuses afin de décrocher des contrats à l'étranger et de doper l'économie du football féminin sur le continent.

Pour finir, quel message adressez-vous au peuple nigérian et quelle trace espérez-vous laisser ?
Je dis aux Nigérians de croire en eux et de saisir chaque opportunité. Porter le maillot vert et blanc dépasse les individualités, on représente une communauté, un pays, un continent. Le plus beau souvenir de ce titre restera l'explosion de joie dans les rues du pays. Pendant un instant, le football a unifié le Nigeria. Quant à mon héritage, je veux simplement qu'on se souvienne de moi comme d’un homme qui a fait grandir le sport et le football féminin africain. Je ne prends rien pour acquis et je continuerai à donner le meilleur de moi-même.
