Esther Okoronkwo : « Gagner une autre CAN a plus de valeur que n'importe quel trophée individuel »
L’ascension d’Esther Okoronkwo parmi les cadres incontournables des Super Falcons s'est forgée dans la résilience, la persévérance et une confiance inébranlable en ses capacités. Autrefois freinée par une terrible rupture des ligaments croisés antérieurs qui l’avait privée de la TotalEnergies CAF Coupe d'Afrique des Nations féminine en 2022, l’attaquante nigériane a su transformer cette épreuve en source de motivation pour s'imposer aujourd’hui comme l'une des joueuses offensives les plus complètes du continent.
L’actuelle buteuse de l’AFC Toronto a joué un rôle prépondérant dans le sacre du Nigeria lors de la CAN TotalEnergies 2024 au Maroc. Meilleure passeuse du tournoi avec six offrandes, elle s’est montrée décisive dans les moments clés, notamment en délivrant la passe décisive sur le but vainqueur de Jennifer Echegini lors d'une finale irrespirable face au Maroc, pays hôte. Des prestations de haut vol qui lui ont valu les louanges de la critique et une nomination aux CAF Awards, confirmant sa place dans l'élite du football africain.
Née dans l'État d'Abia avant de s'installer aux États-Unis, Okoronkwo a connu un parcours nomade, du soccer universitaire au Texas à ses expériences professionnelles en France, en Espagne, en Chine et désormais au Canada. Pourtant, c’est sous la tunique verte et blanche du Nigeria qu’elle s'épanouit pleinement. Sous les ordres du sélectionneur des Super Falcons, Justine Madugu, elle a trouvé la liberté nécessaire pour exprimer tout son potentiel offensif.
Dans cet entretien exclusif accordé à CAFOnline.com, Okoronkwo revient sur le dixième sacre historique du Nigeria, son combat contre les blessures, sa relation avec Madugu, son titre de meilleure passeuse, la cohésion unique du vestiaire nigérian et l'ambition des Super Falcons de conserver leur couronne continentale tout en validant leur billet pour la Coupe du Monde de la FIFA 2027.

CAFOnline.com : En quoi ce sacre à la CAN 2024 a-t-il bouleversé votre vie, tant sur le plan personnel que professionnel ?
Esther Okoronkwo : C'est une sensation incroyable de décrocher ce dixième titre, car nous sommes passées par des moments très difficiles, collectivement et individuellement. Plusieurs joueuses revenaient de blessure, moi la première. J'aurais dû disputer l'édition 2022, mais je me suis rompu les croisés. En abordant ce tournoi en 2024, je ne m'étais pas fixé d'attentes démesurées sur le plan personnel, même si je savais que la pression sur l'équipe était immense. Je suis tout simplement heureuse pour le groupe et pour moi d'avoir ramené ce trophée à la maison.
Aujourd'hui, ma notoriété a grandi au Nigeria. Quand je me déplace, les gens me reconnaissent. C'est toujours bienveillant. J'apprécie ces petites attentions, l'accueil est toujours extrêmement chaleureux.
Quelle a été la récompense la plus gratifiante dans ce triomphe de 2024 ?
C’est un honneur d’être mise en avant et d’avoir pu aider le collectif. Sur le plan collectif, c’est le fait que le Nigeria reste la nation numéro un en Afrique. Certains ont tendance à minimiser cela, mais c'est une immense performance de se maintenir au sommet depuis tant d'années. Individuellement, c’est cette reconnaissance des gens qui viennent me voir pour me dire qu’ils m'ont découverte pendant la CAN.

Vous faisiez partie des nommées pour les CAF Awards après votre magnifique tournoi. Qu'a représenté cette nomination pour vous, et vous donne-t-elle un surplus de motivation ?
C'était un immense accomplissement. Quand j'ai vu mon nom dans la liste, j’étais surexcitée, j’ai même partagé une vidéo de moi en train de danser sur Snapchat (rires). Je reviens de si loin que cette nomination était un véritable honneur. J’étais aux anges.
La déception de ne pas avoir remporté ce trophée individuel vous donne-t-elle une revanche à prendre ?
Pas forcément. Ma motivation découle déjà de notre dernière victoire. Je ne vais pas aborder la prochaine CAN avec de la rancœur parce que je n'ai pas gagné de prix individuel. C'est du passé. Mon seul objectif est d’écrire à nouveau l'histoire et de conserver notre titre. Soulever le trophée collectif compte bien plus pour moi qu’une distinction personnelle. Si le pays est heureux, je le suis aussi.

« Écrire à nouveau l'histoire », ce sont des mots forts. Quelles leçons tirez-vous de cette campagne victorieuse au Maroc pour la suite ?
C’est une compétition féroce, n’importe quelle équipe peut créer la surprise. On ne peut sous-estimer personne. Il faut aborder chaque adversaire avec le plus grand sérieux.
Aucune équipe n'est parfaite, nous avons toutes des aspects à améliorer. Le secret réside dans notre capacité à identifier nos faiblesses pour les gommer ensemble. Nous devons jouer avec de l'alchimie, de la solidarité, répondre présent dans les grands rendez-vous et faire bloc.
Vous vivez une très belle période avec les Super Falcons sous la houlette de Justine Madugu. Comment se passe la collaboration avec lui et quelle est son influence sur votre jeu en sélection ?
Il a repris les rênes en 2023, après la Coupe du monde. Chaque entraîneur a sa propre philosophie, sa tactique et ses exigences. C’est très précieux d'avoir un coach qui vous laisse vous exprimer librement sur le terrain. Avec lui, je peux évoluer libérée dans un rôle de numéro neuf, sans être cantonnée à une seule zone. Je peux décrocher, initier le jeu et m'exprimer pleinement.

Vous avez terminé meilleure passeuse de la compétition avec 6 passes décisives en 6 matches. Quel est le secret de cette régularité dans la création ?
J’avais énormément de choses à prouver. Je voulais montrer ce dont j'étais capable malgré les pépins physiques. J’ai passé une grande partie de ma carrière à l’infirmerie et je n’ai pas toujours pu exprimer tout mon potentiel. Je suis heureuse d'avoir pu en donner un aperçu lors de cette CAN.
Quelle fierté ressent-on à l'idée de dominer le classement des passeuses du tournoi ?
Une immense fierté. En sélection, rien n'est impossible. J'évolue aux côtés de joueuses exceptionnelles qui me facilitent la tâche. Elles savent que je vais les trouver, elles font les bons appels, ce qui rend mon jeu beaucoup plus simple.

Parmi vos six passes décisives en 2024, quelle est votre préférée ?
Sans hésiter, celle sur le but de la victoire en finale pour Joe (Jennifer) Echegini. Nous étions menées 2-0 avant de renverser la situation. On obtient ce coup franc en fin de match qui nous permet de boucler cette remontada et de l'emporter. C’tétait le but le plus crucial de tout notre parcours.
Prenez-vous plus de plaisir à faire marquer qu'à marquer vous-même ?
J'aime autant les deux. Que je marque, que je donne une passe décisive, une avant-dernière passe ou que j'aide d'une autre manière, peu importe tant que l'équipe gagne. Mon but ultime reste la victoire collective. Quand l'équipe gagne, je suis comblée.

Quel travail fournissez-vous pour développer cette vision de jeu et cette qualité de passe ? Y a-t-il des joueurs qui vous inspirent dans ce rôle de créateur ?
Sans vouloir paraître prétentieuse, c’est quelque chose d'assez naturel chez moi. J'ai toujours eu cette vision de jeu et je suis ravie de pouvoir l'exprimer au plus haut niveau.
Des joueurs comme Ronaldo et Messi m’inspirent, tout comme mes partenaires en sélection. J'apprends constamment des grandes joueuses qui m'entourent. Mais attention, je ne voudrais pas qu'on écrive : « Esther affirme qu’elle est plus forte que Messi » ! (Sourire)
À quel point la complicité avec vos partenaires est-elle cruciale pour distribuer ces caviars ?
C'est primordial. Les rassemblements nous permettent de nous retrouver, de jouer ensemble et de créer des automatismes. Même sur des périodes très courtes, on apprend à s'ajuster et à comprendre les appels de chacune. Ce serait idéal si nous pouvions exploiter pleinement chaque fenêtre FIFA sans aucun contretemps pour que tout le groupe soit présent. C'est ainsi qu'on bâtit un collectif solide.
CAFOnline.com : Votre duo avec Chinwendu Ihezuo a semblé extrêmement naturel, comme si vous jouiez ensemble depuis des années. Comment décririez-vous votre connexion sur et en dehors du terrain ?
Il ne nous a fallu que quelques séances d’entraînement pour nous trouver et nous comprendre. La complicité se construit sur le terrain mais aussi en dehors. Nous nous apprécions énormément, nous sommes comme des sœurs et nous voulons le meilleur l’une pour l’autre. Cette relation se transpose naturellement sur le rectangle vert, et je pense que c’est ce que tout le monde a constaté.

Comment avez-vous géré ce statut de remplaçante qui entre en cours de jeu lors de la CAN 2024 ?
C’est le choix du sélectionneur et je le respecte. Le coach prend ses décisions. Mon unique priorité était de rentrer pour apporter un plus à l'équipe. Je n'avais qu'une obsession : aider le collectif et donner le meilleur de moi-même durant mes minutes sur le terrain.
Quelles sont vos attentes pour la prochaine CAN et quel rôle espérez-vous y jouer ?
Nous voulons réitérer l’exploit et l'emporter à nouveau. C’est toujours un immense défi de conserver son titre. La pression sera là, mais nous voulons garder ce trophée. Mon rôle sera d'aider l'équipe, au même titre que les dix autres joueuses sur la pelouse. L'état d’esprit et le mental feront la différence. Si nous affichons la bonne mentalité, tout ira bien.
Quel aspect de votre jeu cherchez-vous à perfectionner avant le coup d'envoi du tournoi ?
Mes centres et mes transmissions ne sont pas toujours parfaits. Je veux être encore plus précise pour trouver mes partenaires et devenir une joueuse d’équipe encore plus complète. Je veux aussi garder la bonne attitude et apporter encore davantage au collectif. On peut toujours s'améliorer, personne n'est parfait. Je veux élever mon niveau de jeu et renforcer ma connexion avec le groupe.
Ce sera la première édition à 16 nations. Cette extension augmente-t-elle la pression et quel impact cela aura-t-il sur le Nigeria ?
Esther Okoronkwo : C'est une excellente chose. À terme, nous devrions passer à 32 équipes. Plus il y a de pays représentés, mieux c'est. Seize équipes, c'était le minimum selon moi. Cela offre aussi une vitrine formidable à des nations qui n’ont jamais participé pour montrer de quoi elles sont capables à l’Afrique et au monde entier. Elles ne seront pas là pour faire de la figuration.
Le Nigeria a gagné à l’époque des tournois à 8, puis à 12, et maintenant à 16 équipes. Cette formule élargie ajoute-t-elle de la pression, d’autant que la compétition fait office de qualification pour la Coupe du Monde de la FIFA 2027 ?
La pression est inhérente au haut niveau. Ce qui compte, c'est la façon dont nous la gérons collectivement. Se qualifier pour la Coupe du monde est l'objectif suprême. Toutes les nations vont se battre pour arracher l'un des quatre tickets qualificatifs. Ce sera un tournoi passionnant et très disputé, j'ai hâte d'y être.
Y a-t-il une leçon apprise lors du dernier Mondial qui pourrait vous aider à vous qualifier à nouveau ?
Le soutien populaire est crucial. Je tiens à remercier nos supporters nigérians qui sont toujours derrière nous, peu importe les circonstances. C’est grâce à leur soutien indéfectible que nous parviendrons à atteindre nos objectifs.